Abstraits mais pas trop

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Nicolas gagnaire, Philippe Ringot, Jeanne André et Alexandru Lazar
du 28 novembre 2025 au 31 janvier 2026, vernissage le 27 novembre 2025

Bien sûr, l’abstrait est toujours affaire de paréidolie. Cette liberté inouïe que nous offre la forme suggérée, indéfinie, de laisser notre esprit vagabonder entre la sensation pure et l’image mouvante, ce sentiment de recherche intérieure qui nous relie puissamment à notre propre imaginaire, cette primauté du sensitif sur le sensible, de l’évasion sur le réel, c’est ce qu’il nous fallait pour clore l’année et débuter la suivante.

Cette exposition ABSTRAITS MAIS PAS TROP, prévue jusqu’à Noël, est prolongée jusqu’à fin janvier.


L’occasion de revoir le travail de Jeanne André, déjà présentée en galerie sur de petits formats papier, et en grand format lors de l’AAF Bruxelles 2024. Jeanne André retrouvera le public de la capitale européenne du 2 au 9 janvier prochain sur l’édition de l’AAF Bruxelles 2026. Son travail magnifie la force vitale de la nature, et des sensations corporelles face à l’expérience sensible. Les titres de ses toiles sont évocateurs : « Libellule », « Sucrerie », « Luciole »… Jeanne André explore de plus en plus la gestuelle, concevant la peinture comme intermédiaire entre fabrication et performance. Elle utilise comme support des matériaux de récupération, tissus ou papiers qu’elle produit elle-même. Mais elle transcrit par la mise en oeuvre de tout son corps la sensation explosive d’une expérience, non pas d’une image. C’est le point de jonction entre son vécu et le réel qu’elle donne à voir, et l’on partage cette perception comme on communierait en musique.


L’occasion également de retrouver le travail d’Alexandru Lazar, présent lors de l’édition 2022 de DDessin Paris. Ses grands et petits formats à la fois puissants et translucides, très évocateurs de vitraux, sont réalisés sur l’envers d’affiches publicitaires récupérées. Ce support, très inhabituel, permet une gestuelle rapide, et des couleurs ravivées par le côté brillant et épais de ce papier conçu pour des images choc, agressivement commerciales, et qu’il détourne pour une expérience à la frontière du spirituel. Formé aux Beaux-Arts de Bucarest, puis, durant 10 années, peintres d’icônes contemporaines, Alexandru Lazar est par ailleurs phénoménologue. Il ne s’intéresse pas à la production d’images, mais à celle d’expériences sensibles qui passent non pas par le corps mais par la déstabilisation de la sensation interne, un décalage qui le conduit aujourd’hui à pratiquer la video-performance, et à s’abstraire entièrement d’un support matériel. Les pièces présentées en galerie sont le résultat de sessions de transe durant lesquelles il se place en état second et produit des fulgurances structurées par sa préparation mentale.

Cette exposition est l’occasion d’introduire le travail de Philippe Ringot, plasticien dont le travail remarquable en céramique et en cyanotypes évoque le plus souvent la nature. Formes indéfinies mais clairement végétales, ses créations sont une exploration colorielle toute en vibration, où le chromatisme passe d’accords tranchés, en surface, à des entremêlements fascinants de finesse, en profondeur. Philippe Ringot travaille en série, et allers-retours, passant du monotype au volume, à la plaque émaillée, et d’un sujet à l’autre, la peau, la maison, la puissance des plantes, dans une construction parfaitement cohérente. Un mouvement assez similaire, dans son oeuvre, se déploie entre ses sujets, comme le ferait un lierre enlaçant le tronc d’un chêne. La sensation vivante de la Nature comme partie de nous-mêmes se manifeste.

Enfin, la galerie Cécile Dufay est fière de présenter pour la première fois la peinture quasiment organique de Nicolas Gagnaire. Réellement « abstraite mais pas trop », elle évoque tour à tour des paysages, personnages, scènes de genre, sans jamais laisser le regard s’enfermer dans une image, toute représentation étant étrangère à cette démarche. La peinture comme sujet en soi, mais aux antipodes d’une vénération magicienne, est le moteur de ce travail violemment et absolument sincère. Gestuelle puissante, destruction de la limite tant en profondeur qu’en surface, recherche vibratoire et structurelle, cette peinture punkoïde est une sorte de musique concrète, de cri vers une beauté totalement dénuée de mesure ou d’harmonie; cette beauté amorale et puissamment énergétique qui dépend de l’expérience interne de la mise en danger des repères et de l’intégration de la révolte, aussi éloignée que possible de l’élaboration discursive. Confronter une peinture, même de petit format, de Nicolas Gagnaire – en l’occurence dans cette exposition, des petits formats d’huile sur panneau – c’est éprouver la sensation de découvrir un peu par effraction un rituel sauvage.

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